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Mardi 1er juillet, nous établirons le palmarès de la 14ème saison. Chacun plaidera pour son livre préféré, qu’il soit issu de ses lectures personnelles ou l’un de ceux évoqués lors des séances 2024-2025.

Purge (2008)

Quelques mots sur Sofi Oksanen, jeune trentenaire lors de la parution de Purge, son 3ème roman, prix du Livre Européen et prix Femina Étranger en 2010. Finlandaise d’origine estonienne, elle débute comme auteure dramatique (Purge est d’abord une pièce de théâtre). Elle dit s’être inspiré de ses souvenirs personnels pour raconter le sort de l’Estonie du XXème siècle ciblée par les polices politiques et les mafias. Enfant, Sofi Oksanen a passé ses vacances dans le kolkhose de ses grands parents, a écouté ce que racontaient les anciens sur « les frères de la forêt » et les stratégies de survie. Son grand père a résisté aux Soviétiques, son grand oncle a collaboré ; son père s’est occupé de constructions hôtelières en Estonie pour des promoteurs russes. Elle précise : « Les déportations, les hommes cachés dans des pièces secrètes, les meurtres, les trahisons que je raconte sont des cas familiaux assez banals en Estonie ». Si Purge semble un roman terrifiant, il est pleinement ancré dans le passé douloureux des Pays Baltes occupés par l’Armée Rouge, puis par les Allemands, annexés par les Russes, ce que rappellent les repères historiques en fin de volume. Sofi Oksanen commente ainsi le titre du roman, Purge, Puhdistus en finnois : Nettoyer, laver, épurer, désinfecter… mais aussi purifier ethniquement, purger au sens de Staline.

Pour saisir la portée de ce roman magistral, on pourrait le comparer à un immense puzzle. Il s’agit de reconstituer l’histoire d’Aliide Truu et Hans Pekk de 1936 à 1992 dans un village de paysans estoniens, en repérant les petites pièces significatives ; il s’agit de discerner les indices – historiques, politiques, psychologiques, anecdotiques – que l’auteure distille habilement au fil des pages et des courts chapitres, chacun précisément titré et sous-titré : DEUXIEME PARTIE. 1948, Estonie Occidentale. Le lit d’Aliide commence à puer l’oignon.

On apprécie diversement le roman Purge. Il a pu déranger parce que les comportements des personnages sont rudes, violents, inhumains (haine, suspicion, trahison, délation, meurtre), parce que les événements sont foncièrement tragiques (arrestation arbitraire, torture, oppression, déportation), parce que moult détails concrets égratignent la sensibilité du lecteur (crasse, puanteurs, miasmes, mouches), parce que les relations entre Aliide et sa sœur Ingel semblent aussi incongrues que celles de la même Aliide avec son Martin de mari communiste… La densité de l’écriture d’Oksanen veut dire ce qu’endurent trois générations d’Estoniennes dans leur quotidien comme dans leur chair, veut dénoncer les systèmes politiques, les comportements mafieux, la culture du secret, et tout ce qui porte atteinte à l’intégrité des femmes. Si certaines descriptions peuvent paraître à la limite du supportable, les évocations de la peur et de la honte qui hantent à jamais les femmes violentées sont justement suggérées : Dans la rue Aliide reconnaissait les femmes dont elle flairait qu’il leur était arrivé le même genre de choses. A chaque main tremblante, elle devinait/…/ Toutes celles qui ne pouvaient pas s’empêcher de changer de trottoir/…/ toutes celles dont on apercevait à la taille de leur blouse qu’elles portaient plusieurs paires de culottes ; toutes celles qui n’étaient pas capables de regarder dans les yeux.

On s’interroge sur l’étrange personnalité d’Aliide, sur l’amour monstrueux qu’elle porte à Hans, sur sa cruauté envers sa nièce, ou son indifférence envers sa fille, sur la noirceur de ses stratégies, parfaitement réfléchies. Aliide cache Zara et l’aide à fuir vers Tallinn, le port ouvert sur la Finlande ; d’aucuns y voient un acte de rédemption (d’Expiation si on se réfère au roman de Ian McEwan), d’autres y voient un acte de transmission. Aliide sait que son combat ne cessera pas : Aliide avait presque commencé à s’attacher à la fille. Zara était meilleure menteuse qu’elle l’avait jamais été. Une virtuose… Sofi Oksanen laisse à deviner le relai entre ses deux protagonistes dès les premières pages du roman : Aliide, la grand tante, vieillie et irrémédiablement sur ses gardes, fort occupée à cuisiner rituellement ses conserves de tomates et d’oignons, découvre dans sa cour un ballot boueux, une fille quand même /…/ dont le regard ne se posait nulle part. Deux destins, deux époques, deux langues, l’estonien et le russe, des milliers de kilomètres de Tallinn à Vladivostok, séparent Aliide et Zara ; pourtant elles ont les mêmes armes pour résister et survivre : observer, écouter, réfléchir, se méfier, dissimuler, tuer.

Le roman de Sofi Oksanen ne fait pas seulement œuvre de mémoire, il interpelle sur la menace qui pèse sur les Pays Baltes. Deux décennies après la parution de Purge, la République d’Estonie, État européen, est dans la zone d’influence de la Russie poutinienne. Dans Deux fois dans le même fleuve : La guerre de Poutine contre les femmes (2023), Sofi Oksanen dénonce la propagande russe et la violence sexuelle utilisée comme arme de guerre.

Café littéraire du 27 mai 2025 : Sofi Oksanen, Purge