Agenda
Mardi 18 février à 18 h à la médiathèque de Saint-Pierre d’Oléron, la séance sera dédiée à François Mauriac ; on lira en particulier Thérèse Desqueyroux (disponible en Poche ou en ligne).
La vieillesse
En guise d’essai
C’est grâce au podcast de Philippe Collin qu’on a ouvert La vieillesse de Simone de Beauvoir, un pavé de 800 pages publié en 1970. Beauvoir a 62 ans quand elle écrit sur cette période de la vie soigneusement passée sous silence. Elle y aborde, sous différents angles (physiologique, économique, sociologique, politique, historique), des questions essentielles, entre autres : qu’y a-t-il d’inéluctable dans le déclin des individus ? quelle place la société accorde-t-elle aux vieux ? qu’est-ce que vivre en étant vieux ? peut-on continuer à penser, lire, écrire, créer ? le vieux est-il un Sage, comme le dit la tradition, ou un acariâtre radoteur ? Certes, un demi-siècle plus tard, la situation des vieux a évolué, tout comme le regard social sur les « seniors », mais les constats, analyses et conclusions de Beauvoir offrent plus d’un propos bienvenu : la vie garde un prix tant qu’on en accorde à celle des autres. En outre, Beauvoir ne manque ni de lucidité ni d’autodérision, elle étoffe son ouvrage de citations ad hoc : à 77 ans, Clémenceau était un peu sourd mais il avait gardé toute son intelligence et toute sa vitalité/…/ travaillant de 6h du matin à 10h du soir. Elle cite Voltaire, octogénaire malade : « Le cœur ne vieillit pas mais il est triste de le loger dans des ruines » ; ou encore Paul Claudel : « quatre-vingts ans. Plus d’yeux, plus d’oreilles, plus de dents, plus de jambes, plus de souffle ! Et c’est étonnant comme, somme toute, on arrive à s’en passer ».
Simone de Beauvoir avait déjà écrit sur –grandir, mûrir, vieillir, mourir- en 1967, dans un court roman L’âge de discrétion. Elle y donne la parole à une femme qu’on flatte parce qu’elle a su rester jeune, bien conservée, une quasi sexagénaire dont le dernier ouvrage n’a pas eu l’audience escomptée, dont le mari ne se résigne pas à avoir dépassé soixante ans /…/ jouait au vieillard, une femme qui tente de conjurer l’angoisse de vieillir.
En guise d’autofiction
Sans doute Un Homme, le roman de Philippe Roth, aborde-t-il davantage la question de la maladie, de la souffrance physique et morale, de la mort, que celle de la vieillesse. Un roman sombre et subtil dans lequel le narrateur, anonyme, semble dresser le bilan de son existence pavée de renoncements, de difficultés familiales, d’échecs personnels ou sentimentaux, de deuils, de solitude. Un roman qui s’ouvre sur l’enterrement de l’Homme, avec en dernier hommage la maxime stoïque qu’il se répétait à lui-même : il faut tenir bon et prendre la vie comme elle vient. Le destin de cet Homme est à la fois touchant et tragique : Ce n’est pas une bataille la vieillesse, c’est un massacre.
Largement autobiographique, le dernier roman de Paul Auster, narre non sans humour les aléas quotidiens d’un septuagénaire, professeur d’université, écrivain, Sy Baumgartner, plus affligé par la mort de sa femme que par sa progressive décrépitude. Il regarde avec lucidité son présent éclairé par la profusion labyrinthique de ses souvenirs et de ses rêves ; un présent en mouvement tant que persiste l’indéfectible désir d’écrire.
Autobiographique également, le roman de Claudie Hunzinger, Un chien à ma table. L’auteure masque à peine les noms (le sien comme celui de son ânesse), situe son histoire dans une ferme isolée des Vosges, là où elle vit réellement aujourd’hui, à 85 ans, en communion avec la nature, les moutons ou la neige, et le corps qui continue d’aller vers la ruine. En compagnie de Grieg, son compagnon de toujours, Sophie, écri-vaine, se dit totalement foutraque. Le corps déglingué mais apte à faire des marches en forêt, à se laver à l’eau de sa fontaine, à couper du bois pour le feu, cette femme dit ce qu’elle voit, ce qu’elle sent, ce qu’elle pense, ou ce qu’elle entreprend, avec une poétique justesse. Si le mode de vie de ce couple est singulier, leur vieillesse est une symphonie réconfortante.
En guise de témoignage
Deux récents romans exceptionnels qui traitent d’un authentique vécu et proposent chacun une écriture particulièrement originale.
Avec Les Mains Pleines, Guillaume Collet suggère, plus qu’il ne raconte, l’inexorable déclin de Grand-Père et Grande-Mère, dans Grande Maison, une sorte de huis clos, où Petit-Fils, jusque-là cascadeur aux cheveux rouges, va faire de son mieux pour endiguer le désastre. Bref, drôle, dense, juste, tendre, le propos bouleverse : Grand-Père avec sa silhouette de totem inerte a quelque chose d’un arbre après un incendie.
Avec Misericordia, Lidia Jorge nous embarque à l’hôtel du Paradis, un EHPAD qui accueille ses résidents dans les meilleures conditions, salon Rose et Salon bleu, vue sur mer ; des amours naissent et titillent la jalousie des dona. L. Jorge croque un tableau sans misérabilisme. Certes, la mort est là, permanente, un vieux part, il est aussitôt remplacé. La mère de l’auteure, Maria Alberta Nunes Amado, s’enregistre pour raconter ce qu’elle vit, voit, pense, jour après jour, pendant une année. Comme elle n’a plus l’usage de ses mains, elle n’écrit que quelques mots, au crayon, comme des petits poèmes qui figurent en italique à la fin de chaque chapitre. Cet étrange et captivant monologue est à la fois une description du quotidien (insomnies, repas, soins, relations avec les personnels et les autres résidents, période COVID avec ses diverses contraintes) et le fil de ses réflexions. C’est là qu’on découvre à quel point, si son corps a perdu une grande partie de sa mobilité, son esprit est particulièrement vif, critique et affuté. Humour, dérision, philosophie de vie, imagination, curiosité, émotions, tout est fin, juste, original ; bref, de quoi regarder la dernière tranche de vie autrement.
Laissons le final au vieil horloger montagnard d’Erri De Luca :
– C’est comment d’être vieux ?
– C’est quand on te parle et qu’on glisse le mot « encore ». Vous travaillez encore ? Vous campez encore ? Vous faites encore ça et ça ? Alors mon mot préféré est devenu « encore ». Si on me demande comment je vais, je réponds : « encore, je suis encore là.»
