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Mardi 18 mars, on lira Erri De Luca, en particulier Impossible et La Nature Exposée (Folio).

François Mauriac, Thérèse Desqueyroux

Pour bon nombre d’entre nous, il s’agissait d’une relecture, voire d’une agréable redécouverte. Thérèse Desqueyroux, La Fin de la Nuit, Le Sagouin, Le Nœud de Vipères, et autre Mystère Frontenac, sont quelques-uns de ces romans qui ont marqué notre jeunesse.

Avec l’essai de Jean Lacouture, Mauriac, un citoyen du siècle (1980, Seuil, Points), on comprend que Thérèse Desqueyroux est au cœur de son projet littéraire. Le personnage est aussi celui de nouvelles : Conscience, instinct divin ; Thérèse chez le docteur ; Thérèse à l’hôtel, avant d’être celui du roman éponyme (paru en 1927) et de La Fin de la Nuit (paru en 1935) qui voit Thérèse Desqueyroux, vieille quadragénaire, mourir en figure christique. L’auteur chrétien croit à la rédemption et le dit dès l’ouverture du roman : « J’aurais voulu que la douleur, Thérèse, te livre à Dieu ; et j’ai longtemps désiré que tu fusses digne du nom de sainte Locuste. Mais plusieurs, qui pourtant croient à la chute et au rachat de nos âmes tourmentées, eussent crié au sacrilège ». Dans ses correspondances et entretiens, Mauriac confirme ce fil conducteur « je tire sur Thérèse comme sur une vieille vache » et reconnait « en un sens, Thérèse Desqueyroux, c’est un peu moi et j’y ai mis toute mon exaspération ». Et, dans la préface de La Fin de la Nuit, on lit : « Elle [Thérèse] appartient à cette espèce d’êtres (une immense famille) qui ne sortiront de la nuit qu’en sortant de la vie ». Peut-on en conclure que Mauriac nous livre, via le personnage de Thérèse Desqueyroux, un pan particulièrement tourmenté de sa propre vie ?

Mauriac s’est inspiré d’un procès auquel il a assisté à Bordeaux, en 1906, celui d’Henriette Canaby, l’empoisonneuse des Chartrons. En ce début de XXème siècle, le fait divers alimente les chroniques journalistiques et l’imagination romanesque ; les Marie Besnard, Violette Nozière, manient habilement arsenic, chloroforme et digitaline ; sans compter de terrifiantes histoires d’expiation et de séquestration; on évoque le bref roman d’André Gide, La Séquestrée de Poitiers, publié en 1930.

L’histoire de Thérèse Desqueyroux s’inscrit dans le contexte provincial de Bordeaux et des Landes, avec ses pins immenses, ses dunes mouvantes et ses marais que Mauriac décrit magnifiquement. Ses personnages évoluent dans un milieu bourgeois traditionnel, le sien, dans lequel on parle le moins possible, on sait tenir son rang, dans un milieu et une époque où « Les femmes de la famille aspirent à perdre toute existence individuelle. » Thérèse ne l’ignore pas : « Le jour étouffant des noces, dans l’étroite église de Saint-Clair où le caquetage des dames couvrait l’harmonium à bout de souffle et où leurs odeurs triomphaient de l’encens, ce fut ce jour-là que Thérèse se sentit perdue. Elle était entrée somnambule dans la cage ». Les portraits des époux sont particulièrement péjoratifs ; ainsi Bernard Desqueyroux, cet homme geignard, ou Deguilhem, vu par Thérèse : « Elle sourit brièvement au « bonheur d’Anne », à ce crâne, à ces moustaches de gendarme, à ces épaules tombantes, à cette jaquette, à ces petites cuisses grasses sous un pantalon rayé gris et noir (mais quoi ! c’était un homme comme tous les hommes, – enfin, un mari) ».

Le talent de Mauriac réside dans l’extrême ambiguïté du personnage de Thérèse. L’auteur compose le portrait d’une femme intelligente, éprise de liberté, volontiers provocatrice, ambivalente : « On ne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme ». Thérèse, c’est une énigme, y compris pour elle-même, peut-être pour l’auteur… On y voit un personnage qui, dans sa difficulté à vivre, ne semble susciter ni empathie ni identification ; on éprouve parfois de la compassion tant sa confession dit la souffrance et porte la culpabilité. On lit moult extraits du roman pour tenter de cerner le comportement comme le discours de la jeune épouse et mère. Objet des arrangements de propriétaires terriens ? Piégée par les convenances et l’ennui ? Figure du mal ? Destructrice ? Manipulatrice ? Thérèse est-elle un monstre, une folle ? criminelle ou victime ? C’est là toute la subtilité de Mauriac qui cite Thomas Mann en épigraphe « Certains êtres s’égarent nécessairement parce qu’il n’y a pas pour eux de vrais chemins ».

Si Mauriac vous en dit

Vous regarderez le documentaire François Mauriac, Mémoires Intimes, de Virginie Linhart, (France 5, diffusé le 21 février 2025 ou replay) ;
Deux adaptations cinématographiques : celle de Georges Franju, 1962, avec Emmanuelle Riva et Philippe Noiret ; celle de Claude Miller, 2012, avec Audrey Tautou et Gilles Lelouche.

Café littéraire du 18 février : Thérèse Desqueyroux, de François Mauriac