Agenda
Mardi 15 avril, on lira le roman de Camille Laurens, Ta Promesse (Gallimard, 2025), et on évoquera Fille (Folio, 2020).
Erri De Luca, La Nature Exposée (2016) ; Impossible 2019
Quelques traits de sa biographie confirment qu’Erri De Luca se lit en filigrane dans son œuvre. Montedidio dit son enfance à Naples ; Le Poids du Papillon, sa passion pour la vie en montagne et la majesté de la nature ; Sur la Trace de Nives, son aptitude aux courses vers les plus hauts sommets, ici dans l’Himalaya avec l’alpiniste Nives Meroi ; Noyau d’olive ou Au nom de la Mère, son érudition en cultures et religions du pourtour méditerranéen, via sa maîtrise de l’hébreu. Même si De Luca affirme « mes romans sont toujours minces », au sens de sobres voire dépouillés, ils font écho à son itinéraire exceptionnel, à ses engagements politiques dans l’Italie des années 1960-70, à ses implications humanitaires en Tanzanie, dans la Bosnie en guerre, dans le secours aux migrants sur l’amère Méditerranée, ou encore à son combat écologique contre la ligne TGV Lyon-Turin (La Parole Contraire). Bref, plus on parle de l’auteur De Luca, plus on a envie de le lire et inversement.
Aperçu de deux romans
La Nature Exposée (2016)
Quelques précisions historiques sur la crucifixion, une peine capitale inventée bien avant Jésus-Christ. Le condamné était-il crucifié sur une poutre, une croix, un arbre ? attaché, cloué ? crucifié vivant ? nu ou voilé ? Que nous en disent les œuvres artistiques, sacrées ou profanes ?
Ces questions ne sont pas anodines pour le premier artiste qui, en 1919, osa imaginer la modernité d’un Christ représenté nu sur la croix pour rappeler les jeunes corps détruits, /… / qui a voulu s’identifier à son sujet, monter avec lui sur la dernière marche. Elles tourmenteront le montagnard, passeur de migrants, sculpteur amateur, chargé de restaurer la nature exposée, sans savoir si cette œuvre sera exposée dans un lieu sacré. Sa mission de restauration va s’avérer de plus en plus complexe. Alors qu’il avait d’abord fait le tour des petites églises pour voir s’il n’y avait rien à réparer, le narrateur-sculpteur entreprend une quête artistique et œcuménique. Son travail va bien plus loin que la taille experte du petit bloc de travertin ; le sculpteur est embarqué dans une aventure mimétique, un parcours intensément spirituel, voire mystique que De Luca distille avec une subtile acuité. C’est l’effet que doit produire l’art : il dépasse l’expérience personnelle, il fait atteindre des limites inconnues/…/ Devant ce moribond nu, mes entrailles se sont émues/… : j’ai mis la main sur ses pieds pour les réchauffer.
Certes, on se perd parfois dans les digressions du scénario, ce dont s’amuse volontiers l’auteur, un raconteur d’histoires. Qui est cette femme avec laquelle le sculpteur-passeur accepte de s’encorder, cette femme qui est en train de me trahir, bien qu’il sache intuitivement qu’il y a un malheur en vue ?
Impossible (2019)
Comment tisser des liens entre les deux romans que nous avions choisis à dessein. Dans les actes, les propos, les comportements des personnages, fictifs, s’expriment les univers de De Luca, ses passions, son passé, son intégrité, son élan spirituel, son attirance pour les parcours inaccessibles. Dans les deux romans, les personnages sont anonymes – le sculpteur, le forgeron, le curé – dans La Nature Exposée, réduits à l’initiale dans Impossible – Q. pour le juge d’instruction, celui qui questionne, R. pour le suspect, celui qui répond. Les femmes restent mystérieuses, amante de passage, ou ammoremio pseudo-destinataire de lettres-pensées de prison. Les deux romans nous parlent de montagne, d’ascension. On n’y va pour rien qui sert à quelque chose. Car l’inutile est beau /…/ je vais en montagne parce que c’est là-haut qu’est arrivé le bord de la terre. Je peux aller jusqu’au point où il n’y a plus rien à escalader.
Comme le dit le titre, diversement éclairé au fil des pages, De Luca propose une énigme policière, meurtre ou accident sur fond de parcours rocheux, une énigme qui doit rester Impossible à résoudre, tout à la fois enquête et interrogatoire. D’aucuns auraient aimé en savoir davantage sur ce qui a précédé la chute du corps du marcheur. Or, il semble que, quand il s’agit de Vérité, Erri De Luca revendique l’impossibilité de trancher. Ce qui importe, c’est la curiosité, la quête.
Dans Impossible, De Luca met en scène un jeune juge, représentant de l’État et de ses institutions, et un prévenu, plus vieux que les juges, qui au long de l’instruction va offrir une leçon d’histoire politique. Avec cette percutante joute verbale, De Luca, septuagénaire, partage la profondeur de ses réflexions sur la justice, la liberté, le combat politique, la responsabilité individuelle et collective, la loyauté ou la trahison.
On retrouvera probablement De Luca, puisque vient de paraître un roman (?) écrit avec Ines de La Fressange, L’Età Sperimentale, l’âge expérimental, (Edition Narratori Feltrinelli, 2025), non traduit en français à ce jour, qui répondrait à la question : Comment inventer une nouvelle manière de prendre de l’âge ? En attendant, cap sur le site de la BNF (masterclasse littéraire du 15/02/2022) accompagnée d’une bibliographie très complète ou sur les podcasts de France Culture.
